On nous pose cette question assez souvent. Généralement par des gens bien intentionnés, juste après avoir appris qu’on vient de Roumanie. « Ah, donc vous parlez russe ? » Et chaque fois, il y a ce petit silence où on hésite sur la quantité d’histoire à expliquer.
La réponse courte est non. La réponse longue, c’est que le roumain est une langue romane, dans la même famille que l’italien, le français, l’espagnol et le portugais. Si vous parlez une de ces langues, vous reconnaîtriez en fait un nombre surprenant de mots roumains. « Bună » (bonjour) n’a l’air de rien sur le papier, mais une grande partie du vocabulaire de base, les chiffres, les jours de la semaine, les mots de famille, viennent du latin, comme dans le reste de l’Europe du Sud.
La confusion se comprend, cela dit. La Roumanie se trouve dans une partie de l’Europe qu’on a tendance à regrouper, surtout vue de plus loin à l’ouest. Géographiquement, on est plus proches de l’Ukraine et de la Moldavie que de l’Italie, et pendant une bonne partie du vingtième siècle, la Roumanie faisait partie du bloc de l’Est, ce qui est probablement à l’origine de cette association avec le russe. Mais être politiquement aligné avec un pays pendant quelques décennies ne réécrit pas des siècles d’histoire linguistique. Le russe est une langue slave, famille complètement différente, alphabet différent même.

D’ailleurs, on comprend pas mal de russe aussi, en fait, simplement parce qu’on est voisins et qu’on a grandi avec autour de nous sous une forme ou une autre. Leur « da » (oui) ressemble presque au nôtre, juste prononcé un peu plus fermement. Et ce n’est pas vraiment une coïncidence, « da » en roumain est justement un de ces emprunts slaves, parmi pas mal de vocabulaire du quotidien. « Niet », tout le monde le connaît évidemment. C’est plutôt que comprendre un peu une langue et la parler réellement comme langue maternelle, ce sont deux choses très différentes, et le roumain n’a jamais été la deuxième pour nous.
Il y a aussi une dimension générationnelle là-dedans. Sous le communisme, le russe était une matière obligatoire à l’école, donc toute personne ayant été scolarisée avant 1989 a eu au moins quelques cours de russe, qu’elle le veuille ou non. Les générations plus jeunes n’en ont pas eu, et ont plutôt grandi avec l’anglais ou le français. Donc selon à qui vous demandez, vous pourriez entendre aussi bien « j’ai dû l’étudier pendant des années et j’ai tout oublié » que « jamais vraiment touché à ça ».
Ce qui est vrai en réalité, c’est un peu plus compliqué et plus intéressant. Le roumain a effectivement absorbé des mots de langues slaves au fil des siècles, du hongrois, du turc, de l’allemand, le résultat d’avoir simplement été un endroit où beaucoup d’empires et de voisins se sont chevauchés. Donc ce n’est pas non plus une langue latine pure et intacte. Mais sa structure, sa grammaire, son vocabulaire de base, la façon dont les phrases se construisent, tout ça reste roman.
Pour se faire une idée rapide : imaginez l’italien, s’il avait passé quelques siècles dans les Balkans, en prenant quelques habitudes locales au passage, mais sans jamais vraiment oublier d’où il venait.
Donc non, on ne parle pas russe. On ne se vexe pas quand on nous le demande, c’est une supposition raisonnable étant donné notre position sur la carte. Mais si vous voulez surprendre un Roumain un jour, essayez de le saluer en italien. Il y a de bonnes chances qu’il comprenne plus que vous ne le pensez.
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