Secrets of Romania

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Il y a deux arcs de triomphe en Europe qui se ressemblent à s’y méprendre. L’un est à Paris. L’autre est à Bucarest. Ce n’est pas une coïncidence, c’est une histoire que peu de voyageurs connaissent.

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La Roumanie et la France : une histoire commune que peu de voyageurs connaissent

Il y a deux arcs de triomphe en Europe qui se ressemblent à s’y méprendre. L’un domine les Champs-Élysées, flanqué de voitures et de touristes. L’autre se dresse au bout d’un boulevard bordé d’arbres à Bucarest, encadré de drapeaux roumains qui claquent dans le vent. Même proportion. Même pierre claire. Même ambition.

L'Arc de Triomphe à Paris, vu depuis les Champs-Élysées au crépuscule

Ce n’est pas une coïncidence. C’est une histoire.

Une histoire que la plupart des voyageurs français qui atterrissent en Roumanie ne connaissent pas et qui change pourtant tout à la façon dont on voit ce pays.

Les racines latines – ou pourquoi le roumain ressemble au français

Quand on entend le roumain pour la première fois, quelque chose d’étrange se produit. Les mots glissent, familiers sans être compréhensibles. Frumos. Lumină. Fereastră. Beau. Lumière. Fenêtre.

Rue bordée d'arbres à Bordeaux avec tramway et flèches de la cathédrale Saint-André en arrière-plan

Ce n’est pas de l’imagination. Le roumain est une langue latine, la seule langue romane survivante de l’Europe de l’Est, enclavée entre des langues slaves, hongroises et turques qui auraient pu l’effacer depuis longtemps. Elle ne l’a pas été.

Les Romains ont colonisé la Dacie – l’actuelle Roumanie – en 106 après J.-C. Ils y sont restés 165 ans. Pas assez pour tout changer, mais assez pour laisser une langue. Et cette langue, contre toute logique historique, a survécu aux invasions, aux empires et aux siècles d’isolement.

Le résultat : un Français qui apprend le roumain le maîtrise deux fois plus vite qu’un Anglais. Ce n’est pas un hasard de géographie. C’est du sang commun.

Le XIXe siècle ou comment Bucarest est devenue “le Petit Paris”

Ce n’est pas les Français qui ont appelé Bucarest “le Petit Paris”. Ce sont les Roumains eux-mêmes.

Au XIXe siècle, l’élite roumaine regardait vers Paris comme vers une boussole. Les fils de boyards, la noblesse roumaine, partaient étudier à Paris, rentraient avec des idées, des livres, des habitudes et une vision. Ils voulaient construire un pays moderne. Et le modèle qu’ils avaient en tête était français. Le résultat est visible encore aujourd’hui. L’architecte français Paul Gottereau a conçu le palais de la Caisse d’Épargne de Bucarest – le CEC – directement inspiré du Petit Palais de Paris. L’Athénée Roumain, avec ses colonnes et sa coupole, aurait pu surgir du VIe arrondissement. Le boulevard Kiseleff, bordé d’arbres centenaires, mène à un Arc de Triomphe, construit, lui aussi, à l’image de celui des Champs-Élysées.

Ce n’était pas de l’imitation naïve. C’était un choix politique et culturel délibéré : ancrer la Roumanie dans l’Europe latine, lui donner une identité qui regardait vers l’Ouest plutôt que vers l’Est.

Arc de Triomphe sur le boulevard Kiseleff à Bucarest, Roumanie, bordé de drapeaux roumains
© NcristianDreamstime.com 
L'Athénée Roumain illuminé de nuit à Bucarest, Roumanie
© Sorin Colac Dreamstime.com 
Façade néoclassique de l'Université de Médecine Carol Davila à Bucarest, Roumanie
© MasezdromaderiDreamstime.com

Ce que la Roumanie a donné à la France – et que la France a souvent oublié

Paris a inspiré Bucarest. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Au XXe siècle, des Roumains sont arrivés à Paris: et ils ont changé la culture française de l’intérieur. Pas comme touristes. Comme créateurs.

Constantin Brâncuși quitte la Roumanie en 1903, à pied une partie du chemin – 1 500 miles à travers l’Europe, dormant dehors, survivant grâce à la générosité des inconnus. Il arrive à Paris en 1904 avec rien d’autre que son talent. Il y invente une sculpture qui n’existait pas encore: épurée, abstraite, universelle. Ses œuvres sont aujourd’hui dans les plus grands musées du monde. Il est enterré au Cimetière Montparnasse, là où il a choisi de rester.

Eugène Ionesco – né à Slatina, en Roumanie – devient l’un des pères du théâtre de l’absurde français. La Cantatrice chauve, créée à Paris en 1950, joue sans interruption au Théâtre de la Huchette depuis 1957. Record mondial. Elle tourne encore aujourd’hui.

Tristan Tzara, né à Moinești, est l’un des fondateurs du mouvement Dada à Zurich avant de s’installer à Paris. Emil Cioran, philosophe et essayiste, choisit d’écrire directement en français, une langue d’adoption qu’il manie avec une précision que peu de natifs atteignent.

Ce ne sont pas des anecdotes. C’est une contribution culturelle majeure, discrète, rarement célébrée, mais réelle.

1916 – frères d’armes

En août 1916, la Roumanie signe un traité secret avec les Alliés et entre en guerre aux côtés de la France, de la Russie et du Royaume-Uni. Ce n’est pas un choix anodin: la Roumanie avait tout à perdre, encerclée par les Empires centraux sur trois fronts.

La France envoie le général Berthelot à la tête d’une mission militaire – officiers, aviateurs, médecins – pour entraîner et reconstruire une armée roumaine décimée. C’est lui qui la réorganise après les défaites de 1916. C’est grâce à lui, en partie, que les batailles de Mărăști et Mărășești de 1917 deviennent des victoires roumaines.

Les Roumains ne l’ont pas oublié. Une rue de Bucarest porte encore son nom. Le roi Ferdinand lui a offert des terres en Transylvanie; il existe aujourd’hui un village qui s’appelle simplement General Berthelot.

Les Français, eux, ont oublié presque tout. Ils ont oublié que la Roumanie s’est battue à leurs côtés. Ils ont oublié que son entrée dans la guerre a soulagé le front occidental en forçant les Allemands à redéployer leurs troupes. Ils ont oublié les 335 000 soldats roumains tombés dans ce conflit.

Ce que peu de Français savent : les parades militaires du 1er décembre (la fête nationale roumaine) se déroulent encore selon un protocole directement inspiré du 14 juillet. 

Deux pays. Deux dates. Une même façon de marcher.

Ce que le communisme n’a pas réussi à effacer

Pendant quarante ans, le régime communiste a tenté de réécrire l’histoire roumaine. Les liens avec la France – jugés trop bourgeois, trop occidentaux – n’avaient pas leur place dans le récit officiel.

Pourtant, certaines choses ont résisté.

Basilique Saint-Michel de Bordeaux illuminée par une lumière dorée, France

Le russe est devenu obligatoire dans les écoles roumaines après 1947. Mais la deuxième langue étrangère, celle que les élèves choisissaient, était presque toujours le français. Pas l’anglais. Le français: comme un lien que même le régime n’a pas réussi à couper complètement. Une génération entière de Roumains a grandi en lisant Molière, Hugo et Camus dans le texte, dans des salles de classe grises où tout le reste était censuré.

L’architecture, elle, était impossible à effacer. On pouvait démolir des églises. On pouvait construire des blocs de béton. Mais on ne pouvait pas faire disparaître le CEC, l’Athénée Roumain, les façades de la Calea Victoriei. Elles sont toujours là.

Et Brâncuși, officiellement ignoré pendant des décennies parce qu’il avait choisi Paris plutôt que Bucarest, est aujourd’hui le Roumain le plus célèbre dans le monde. Son atelier reconstruit se visite gratuitement à côté du Centre Pompidou. À Paris. Pas à Bucarest.

Ce paradoxe dit tout : la Roumanie et la France sont liées d’une façon que ni les idéologies ni les frontières n’ont réussi à défaire.

Alors, pourquoi venir en Roumanie ?

Pas pour Dracula. Pas pour les châteaux de carte postale.

Venez parce que vous reconnaîtrez quelque chose. Un boulevard qui ressemble à Paris. Une façade qui vous rappelle Bordeaux. Un mot roumain que vous comprenez sans l’avoir appris. Une façon de vivre – lente, chaleureuse, latine – qui n’existe plus tout à fait en France mais qui a survécu ici, à l’abri des modes et de l’agitation.

La Roumanie n’est pas un pays étranger pour un Français. C’est un pays familier qu’on n’a jamais visité.

Et ça, c’est un secret qui mérite d’être découvert.


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