Demandez à quiconque a visité Bucarest avant 2015 de raconter son arrivée à l’aéroport, et il y a de fortes chances que l’histoire tourne autour d’un taxi. Pas un vol raté, pas une valise perdue : un chauffeur, un compteur étrangement rapide, et une note qui ne correspondait à rien.
Cette histoire est vraie assez souvent pour être devenue le rituel d’accueil non officiel de la ville. Elle se produit encore, de temps en temps. Mais beaucoup plus rarement qu’avant, et les raisons de ce changement en disent long sur la façon dont ce pays règle, à sa manière, ses problèmes.
La version que tout le monde connaît
L’arnaque classique de Bucarest suivait un scénario simple, efficace dans n’importe quelle langue sur des voyageurs épuisés. Un chauffeur attendait juste à la sortie des arrivées, parfois dans une voiture d’apparence officielle, parfois non. Le compteur tournait un peu trop vite, ou un tarif fixe était annoncé avant même que vous ayez dit où vous alliez – toujours bien au-dessus du prix réel. Si vous payiez avec un gros billet, il n’y avait, comme par hasard, jamais de monnaie.
Certaines variantes étaient plus élaborées. Un chauffeur pouvait prétendre que le tarif affiché sur la portière était réservé aux « locaux ». Un autre empruntait un itinéraire plus long en invoquant un embouteillage inexistant. Quelques-uns, plus agressifs, refusaient carrément d’ouvrir le coffre tant que le prix gonflé n’était pas payé intégralement.
Tout cela reposait sur un public captif : quelqu’un de décalage horaire, peu familier avec la monnaie locale, posé à l’aéroport sans autre option.

Pourquoi elle a prospéré
Les conditions à Bucarest rendaient cette arnaque presque inévitable. Dans les années 1990 et au début des années 2000, la ville ressemblait, selon plus d’un guide de voyage, à une sorte de Far West est-européen. Le marché du taxi était fragmenté, mal réglementé, largement basé sur le cash, avec des tarifs qui variaient énormément d’une compagnie à l’autre. Le tourisme lui-même était neuf. Personne, pas même la ville, n’avait encore vraiment appris à le gérer.
Dans ce contexte, un chauffeur prêt à contourner les règles avait tout intérêt à essayer, avec très peu de risque de se faire prendre.
Ce qui a vraiment changé la donne
Trois éléments sont arrivés, à peu près dans cet ordre, et ont fait plus pour démanteler cette arnaque qu’aucune campagne touristique n’aurait pu.
Le premier fut Uber, arrivé sur le marché roumain en 2015. Pour la première fois, les visiteurs connaissaient un prix fixe et visible avant même le départ de la course, sans espèces ni négociation. Bolt a suivi. En quelques années, une grande partie des arrivées à l’aéroport se faisait simplement en ouvrant une application, sans même passer par la file des taxis.
Le deuxième levier fut juridique, et bien moins souvent évoqué. En 2019, parallèlement à la loi légalisant officiellement le VTC, le gouvernement a publié un décret d’urgence distinct visant spécifiquement les chauffeurs « pirates » sans licence, ceux qui travaillaient dans les halls d’arrivée et les gares. Sous ces nouvelles règles, transporter des passagers contre rémunération sans licence est devenu une infraction passible d’une amende immédiate pouvant atteindre 5 000 lei, soit environ dix fois plus qu’auparavant. Pour une fois, se faire prendre coûtait réellement quelque chose aux chauffeurs.
Le troisième changement fut plus simple encore : l’aéroport Henri-Coandă a installé des bornes tactiles dans le hall des arrivées, permettant aux voyageurs de commander directement un taxi officiel, avec un ticket imprimé indiquant la compagnie, le tarif et le numéro du véhicule, avant même d’adresser la parole à un chauffeur. Cela a supprimé le moment précis où l’arnaque fonctionnait le mieux : cette première minute désorientée après la récupération des bagages.
Pas disparue, seulement rétrécie
L’arnaque n’a pas disparu. Des avis de voyageurs datant d’à peine un an décrivent encore le même scénario : un chauffeur au bord du trottoir des arrivées, un prix annoncé ou affiché deux à trois fois supérieur au tarif réel, et un passager trop fatigué, ou trop loin d’une solution, pour discuter.
Ce qui a changé, c’est la taille de la cible. Autrefois, l’arnaque fonctionnait sur presque quiconque prenait un taxi à Bucarest. Aujourd’hui, elle ne survit que dans la fenêtre étroite où quelqu’un ignore la borne, ignore les applications, et monte directement dans une voiture qui attend au bord du trottoir, parfois encore une voiture parfaitement licenciée, misant sur un tarif que personne ne vérifiera. C’est un piège bien plus petit qu’autrefois, et considérablement plus facile à éviter : utilisez la borne de l’aéroport, utilisez Uber ou Bolt, ou à défaut, vérifiez que le compteur tourne avant que la voiture ne démarre.

Une autre guerre, toujours en cours
L’arrivée d’Uber et de Bolt n’a pas mis fin aux tensions dans le secteur du taxi roumain ; elle les a simplement déplacées ailleurs. Pendant une décennie, les chauffeurs de taxi traditionnels ont accusé les plateformes de VTC de fonctionner selon des règles plus souples et une fiscalité plus légère, tout en se disputant les mêmes clients. En février 2025, cette frustration a rassemblé plus de 800 taxis devant le Parlement, à Bucarest, dans le cadre d’un mouvement qui a depuis fait gagner du terrain aux taxis traditionnels : plafonnement des flottes de VTC, badges d’identification obligatoires pour les chauffeurs, contrôle fiscal renforcé des plateformes.
Ce n’était pas la première fois : des chauffeurs de taxi avaient déjà manifesté contre les mêmes plateformes dès 2017.

Ce conflit n’a rien à voir avec l’ancienne arnaque de l’aéroport. Syndicats de taxis et plateformes de VTC ont, l’un comme l’autre, tout intérêt à la voir disparaître pour de bon. Mais cela rappelle que le duel « taxi contre Uber », en Roumanie, ne s’est jamais vraiment réglé. Il ne se joue simplement plus dans le hall des arrivées.
Rien de tout cela ne fait la une comme une nouvelle autoroute ou une annonce de financement européen. Mais c’est le genre de changement qui touche vraiment un visiteur : un pays qui laissait autrefois ses pires acteurs opérer en plein jour à l’aéroport dispose désormais de lois, d’applications et d’une infrastructure qui vont, même imparfaitement, dans l’autre sens. Bucarest n’a pas résolu son problème de taxis par hasard. Elle l’a résolu comme le font la plupart des endroits qui fonctionnent : lentement, inégalement, et surtout sous la pression du terrain.
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Photos 2 et 3 : sous licence Adobe Stock. Photo 1 : générée par IA, à titre illustratif.
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