Le nom se traduit par « le lac du diable », et chaque guide local raconte la même histoire avant même qu’on ait aperçu l’eau : un diable aurait parié avec un berger qu’il pouvait griller une tête de chèvre sans que l’animal ait l’air de sourire, aurait perdu quand la chaleur a fait se crisper la mâchoire en un sourire, et se serait jeté dans le lac de dépit. C’est pour ça, dit-on, qu’il n’a pas de fond. Personne n’y descend pour remonter.
On a entendu trois versions de cette légende avant même d’avoir parcouru un seul kilomètre dans les gorges de la Nera-Beușnița.
Ce qui s’y trouve vraiment
Lacul Dracului est le plus grand lac karstique de Roumanie, né d’un effondrement plutôt que d’un lent processus : le plafond d’une grotte a cédé, à un moment de l’histoire géologique du lac, livrant au ciel ce qui avait été un bassin souterrain. Ce qui reste aujourd’hui est un petit bassin presque circulaire, environ 700 mètres carrés, vingt mètres de diamètre, sur la rive gauche de la Nera, au cœur des monts Locvei.


La partie « sans fond » n’a rien de vrai, du moins d’après aucune mesure connue. Les relevés du parc indiquent une profondeur de neuf à douze mètres, selon la saison et ce que le réseau karstique en dessous alimente ou draine. Assez profond pour être réellement dangereux pour qui serait tenté d’y nager, assez peu profond pour que le « sans fond » ne fasse, au fond, que ce que le folklore fait toujours : transformer un vrai danger en quelque chose de surnaturel.
L’autre lac, à la légende plus douce
Les gorges de la Nera abritent un second lac qui mérite d’être connu, Ochiul Beiului, alimenté par une source karstique souterraine plutôt que par un effondrement, profond d’environ 3,6 mètres, et assez froid pour ne jamais geler même quand tout autour lui gèle. Sa légende est plus douce et, on trouve, plus belle que le pari du diable : le fils d’un bey serait tombé amoureux de la fille d’un berger, sa mort ordonnée par son propre père, et le fils aurait pleuré jusqu’à ce que son chagrin donne naissance à un lac de la couleur exacte de ses yeux, passant du vert au bleu profond selon la lumière.

Aucune des deux histoires n’explique quoi que ce soit sur le plan géologique. Toutes deux expliquent, mieux qu’aucune légende scientifique ne saurait le faire, pourquoi ceux qui vivent ici continuent de les raconter.
Visiter, en pratique
Le parc national Cheile Nerei-Beușnița se trouve dans le județ de Caraș-Severin, dans les monts Locvei, dans la région du Banat. Les gorges elles-mêmes s’étendent sur environ 22 kilomètres le long de la Nera, entre Sasca Montană et Șopotu Nou, creusées dans le calcaire des monts Anina et Locvei.
Atteindre Lacul Dracului à pied depuis Podul Beiului prend, pour la plupart des randonneurs, une journée entière, sept à huit heures selon le rythme et le temps passé à Ochiul Beiului et aux cascades de Beușnița en chemin. Il n’existe qu’une seule source d’eau potable fiable sur les itinéraires les plus longs, mieux vaut donc prévoir sa réserve plutôt que la supposer suffisante. On peut aussi accéder au site depuis Șopotu Nou, Sasca Română, et Cărbunari, chacun avec son propre sentier balisé en rouge.
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